Photographier un abattoir n’est pas innocent. On y entre par la petite porte si on nous y laisse entrer tout court et on ne sait pas à l’avance ce que l’on pourra garder de ce que l’on voudra montrer. Qui dirige un abattoir veut voir les images avant qu’elles ne sortent, car il sait que les images d’un abattoir ont une portée effective. Il cherche du coup légitimement à les maîtriser. L’abattoir comme sujet implique automatiquement la peur au ventre, un certain type de questionnement, de culpabilité et de responsabilité sur le désir d’y aller.

Une fois à l’abattoir, ça n’arrête pas de bouger. Les animaux ne sont plus que des masses dont l’énormité frappe. Elles apparaissent autant qu’elles disparaissent. Il n’y a pas de vision lisse, formelle, propre et dissociée des choses car ce à quoi on assiste est le jaillissement furtif et oppressant des formes, des masses, de volumes improbables sur fond de bain sombre, de buées blanchâtres et de giclures noires. Ce qui se déploie est la vision à la chaîne de quelque chose d’étrange, dont la beauté est proche de l’épouvante, laissant émaner une impression volatile de relent contagieux. Et si l’odeur ne me quittait plus ?

Les abatteurs évoluent dans ce monde visuel très particulier quelque part aveuglés ou en complet décalage. Ils ne regardent pas, ils travaillent. Ils portent l’uniforme, le bonnet, le tablier. Ils bossent, répètent les mêmes gestes et se douchent ponctuellement sur fond de bruits de machines et de radio FM, interrompus par les vétérinaires qui prélèvent des échantillons. Les pauses se succèdent. Lorsqu’ils s’arrêtent, ils montent prendre un café dans une salle réservée ou bien exceptionnellement, ils prennent la pose. Ils ne peuvent se laisser imprégner par cette réalité extravagante qui suinte à l’abattoir. Elle est trop puissante et se laisser captiver par sa portée contagieuse et obsédante au quotidien reviendrait à vouloir devenir fou.

Je me suis laissée pétrifier par ce que je voyais, des objets partiels sanglants. J’y adhèrais provisoirement. Je cherchais constamment à leur donner forme. A l’abattoir, j’ai désigné plus que je ne montrais quelque chose parce que je touchais à une vision des choses indissociées, à un temps où la partie vaut pour le tout, où l’on sent plus que l’on ne voit, où l’angoisse est monumentale. Mais ce faisant, je n’arrêtais jamais de photographier, et de mettre ce à quoi j’avais adhéré à distance. Je me suis dit du coup : « Il doit bien y avoir moyen de se laisser fasciner sans se laisser entièrement abattre ».

Reportage chez VIANGROS, 2003. Remerciements particuliers à Guy Nollet