Je suis surprise au détour de l’atelier par la jubilation silencieuse qui a porté ma main spontanément affectueuse à tapoter la tête d’un fauve au pelage clair et rugueux, arrêté, debout sur une table. Je l’interroge de biais, d’un regard potentiellement inquiet, dans l’attente d’un accord tacite, jouant du rapport de proximité physique légèrement excitant et de la connivence enfantine avec l’animal nécessairement figé. Dans une posture inoffensive et inquiétante comme une menace larvée, il ne bouge pas.

Saisie par l’impression dégagée par les animaux immobiles dans l’espace vaste et ancien de l’atelier, ce qui a repris est le cours infini de ces conversations intérieures et singulières que je me suis tenu à voix basse pour meubler superficiellement un sentiment désordonné et profond de terreur.

Le chuchotement familier de ma voix intérieure s’est remis à résonner autour du sentiment refoulé d’affolement, rappelant que le ventre a longtemps été empli d’une présence obscure, comme s’il ne m’appartenait pas. Envahie d’angoisse symptomatique, je me suis raconté des histoires de toutes sortes entretenant un dialogue avec moi-même et des objets emblématiques variables, faisant rempart avec le ventre et comprimant l’angoisse.

Le plus jubilatoire eut lieu plus tard dans mon sommeil. Me promenant dans un bureau, je pousse une porte et je découvre complètement par hasard une salle de spectacle avec une estrade. Sur l’estrade se trouvent des animaux empaillés. Une petite dizaine dont l’éléphant, le léopard. Emerveillée de les trouver là dans mon sommeil, je me dis qu’il faut tout de suite les photographier. J’installe mon Hasselblad et commence à cadrer exactement comme dans la réalité. Je me vois penchée sur le dépolis pour faire la mise au point. Je suis concentrée sur ce que je vois et soudainement, tout s’arrête. Puis, les animaux se mettent à bouger très lentement comme jouant une pantomime ou s’extirpant d’un engourdissement très ancien. C’est net et c’est incroyable, ils s’animent. Je relève la tête. Ils bougent, ils se déplacent sur l’estrade. Ils sont vivants et en couleur.

Reportage chez J.-P. GERARD, taxidermiste, 2004. Remerciements particuliers à Pascal Bernier