Fotografie kan een sociaal instrument zijn, BZW

Emilie Danchin, therapeut en fotografe, Fotografie kan een sociaal instrument zijn, Karen Vander Auwera, BZW, 7 augustus 2014

Le don Pedro Eiras

LE DON
Pedro Eiras

à l’intérieur des yeux fermés, fermer encore les yeux
Peter Handke, Les Ailes du Désir

Ils sont là, et ils vous regardent.

Non, ils ne sont pas là, ce n’est que du papier, de la lumière figée sur les feuilles. Si on tend l’oreille, on s’aperçoit qu’ils ne disent rien, rien que le bruit des pages qu’on tourne, le livre, la solitude des photos.

Mais si, ils disent toujours quelque chose, ils murmurent, suffit de faire attention, les sons, les mots, une sorte de possession du territoire, ça se photographie aussi. Le son d’un corps qui se recroqueville devant un arbre, le son du début de l’enfance, qui revient. Le son de la pensée, plutôt d’ailleurs une intention qu’une réelle pensée. Écoute.

Ils ne sont pas là, il n’y a que leurs traces, leurs vestiges. Ça, je peux l’avouer : il reste quelque chose d’eux ici. Mais ce n’est que leur empreinte, toute fragile, le fait qu’ils ont été là, et qu’ils ont regardé la caméra un instant. Ou bien, le fait que la caméra les a surpris, quand ils s’éloignaient devant le parc, par exemple. Voilà pourquoi c’est si fragile : parce que cela aurait pu ne pas être. C’est ça que les photos montrent.

Non, pas du tout. Enfin, je ne sais plus. Ils surgissent, qui sont-ils ? Ils sont là. C’est qui ? Parfois, c’est personne, rien qu’une piscine avec un arbre qui tombe, une maison, celle de Hansel et Gretel, un toboggan abandonné. Et pourtant on entend toujours les rires, les éclats de voix autour de cette maison si attirante, si effroyable, autour de ce toboggan vieilli. Les rires, ça reste imprégné dans les choses, de la même manière que la lumière, nous sommes bien d’accord, reste dans la photo. De la même manière que tout transforme tout, que tout impressionne tout, même lorsque tout est absent : il y a des multitudes dans le paysage désert, c’est-à-dire, le désert garde toujours les traces du passage des voyageurs, les empreintes des pas, même quand ça devient irreconnaissable, invisible.

Mais non, il n’y a pas de multitudes dans le désert, c’est le contraire qu’il faudrait dire : il y a des déserts dans la multitude. Regarde : ils te refusent leurs yeux, ils ont même parfois les yeux fermés. Elles posent leurs sacs par terre, elles vont partir, elles n’appartiennent presque plus à l’image, déjà. Si tu fermes les yeux, tu n’es plus là, tu te refuses.

Tu crois ? Les yeux sont importants, c’est l’évidence même. Mais on peut être là même les yeux fermés et on peut partir même si on garde les yeux ouverts. L’homme qui se suspend d’un arbre a les yeux fermés, mais il est là, tout son poids est là, et le centre de la gravité de la terre, tu le ressens. La jeune fille près d’un arbre, devant la voiture, elle te regarde, elle nous regarde, mais elle semble être partie, je ne sais pourquoi. Tu es sûr qu’elle est plus proche, du seul fait qu’elle te regarde ?

Moi, oui. Je cherche la direction de ses yeux. Je regarde ce qu’ils regardent. J’essaie de voir l’image qu’ils voient. Je me mets à leur place. Je n’existe que parce que je suis moi-même regardé.

Regarde cette photo : « Le couple ». Qui voit ? Qui est vu ? Le couple, ça se fait où ? Ce n’est qu’un corps et une ombre, pas de visages, pas de regards.

Elle a une caméra, voilà l’oeil qui nous regarde.

Tu te trompes, ce n’est pas une caméra, c’est une cellule pour mesurer la lumière. Ça voit la lumière, mais non pas les images : il s’agit bien d’un oeil aveugle. Et peut-être que c’est juste, peut-être qu’il y a une sorte d’aveuglement à l’intérieur de tous les yeux. Je veux dire, il y a quelque chose que les yeux ne peuvent jamais voir. Une sorte de pudeur des choses, qui sont fondamentalement invisibles. Je m’explique : ces femmes, ces hommes, ces enfants, ils sont là, on l’a déjà bien répété. Mais le fait d’être là, l’exposition, le don de soi, ça, c’est invisible. Ça arrive en deçà de la vision.

Difficile à suivre.

Forcément. Difficile à suivre, difficile à entendre, impossible à voir. Je m’explique, j’essaye de m’expliquer. Ils sont là, ils sont venus, ils ont dit : regarde-nous. Ils ont dit : nous nous offrons à ton regard. Ils n’ont peut-être rien dit du tout, tu me comprends bien, peu importe : le fait d’être là, le fait de poser, le fait même de fermer les yeux, le fait de cacher son visage, tout ça, c’est un don. Le fait que ça arrive, le fait d’être si mystérieux, l’offrande qu’on fait de soi-même, voilà le don invisible. Qu’est-ce qu’ils ont donné ? Non pas leur secret, qu’ils ignorent eux-mêmes ; s’ils pouvaient donner leur secret, ils deviendraient transparents, sans matière, sans énigme, sans existence ; c’est le fait d’être mystérieux qui les rend réels : nous, nous ne sommes que mystère. Mais alors, leurs yeux ne sont pas les fenêtres de leurs âmes : ils appartiennent à une énigme qui heureusement ne peut pas être éclaircie. Leurs yeux, c’est une frontière qui se défend, et il ne faut surtout pas violer cette frontière : il faut savoir l’aimer. C’est pourquoi, sur les deux photos « L’amitié », il ne faut même pas que les enfants ou les jeunes filles se regardent : elles sont là, elles sont très proches, mais chacune d’entre elles n’a pas besoin de conquérir l’espace des yeux de l’autre. L’amitié, c’est la pudeur de l’invisible.

Mais ce don, comment peut-on le photographier ?

On peut photographier une personne et les gestes d’une personne, mais, tu as raison, comment photographier le don de la personne? Voici par exemple le garçon à la bande dessinée ; mais voici surtout le fait qu’il lève ses yeux, qu’il nous les offre, qu’il est entre deux mondes, voire trois : celui de la bande dessinée, celui de la photo, et celui que nous ne connaîtrons jamais.

Ce troisième monde, est-ce qu’il existe vraiment ?

Les deux premiers existent-ils davantage ? Est-ce qu’ils sont plus réels parce qu’ils ont une grammaire, une logique, une physique prévisible? Si tu regardes les enfants avec leurs doudous, tu commences à suspecter que le seul monde réel est celui où ils sont partis.

Mais ils sont là, tu l’as dit à plusieurs reprises.

Maintenant, je dis le contraire, je me contredis, je ne suis plus moi-même, je suis plusieurs. Je le répète : le seul monde réel, c’est celui que ces enfants sont en train de voir, quand ils jouent. La photographie les surprend là, à l’instant précis où ils plongent dans un univers intime et secret : ils s’en vont, tous seuls, impossible de les suivre, tu les accompagnes jusqu’au bord de leurs yeux transfigurés. Ces yeux, le désir qui saisit ces yeux, voilà tout ce que tu peux photographier – et comme c’est immense.

Tu parlais du don, maintenant tu parles de ce qu’on ne peut pas partager… Cet impartageable, est-ce que c’est une espèce de frontière ?

J’aurais préféré : une espèce de pudeur. Quand tu photographies, tu ne montres pas : tu protèges le secret.

Mais si, tu montres ce qui est réel, ce qui est vrai…

Cette photo, regarde, un rhinocéros : est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ça existe vraiment ? Cet arbre, est-ce un rêve ? Tu es sûr de ne pas rêver ? Tu es sûr de ne pas rêver la réalité ? Comment tu le sais ? Est-ce que tu es toujours là, ou bien es-tu parti ? Où es-tu maintenant ?…

(…parti, revenu, tout le temps : les yeux ouverts, les yeux fermés, qu’importe ? Il s’agit toujours d’images, tout à fait impossible de distinguer le réel et l’imaginaire – ce n’est qu’un jeu de mots –, et puis, cet espace où je me perds, maintenant, les yeux ouverts, cet espace que j’invente à l’instant même, je ne peux pas vous le dire, vous le présenter, comment pourriez-vous voir à travers mes yeux ? Mais cet invisible, qu’il faut savoir aimer – et c’est si difficile –, je vous l’offre : voici mon opacité, voici ma pudeur, pour vous, voici mon secret, pour vous, je vous l’offre.)

Essai de Pedro Eiras sur Les Frontaliers